La neutralité, un service à autrui – pas seulement une protection
par le colonel Jacques Baud,* Bruxelles
(22 mai 2026) (CH-S) La Suisse a perdu de sa crédibilité en tant que pays neutre. Le 25 avril, dans un message d’ouverture transmis en ligne et adressé à l’assemblée générale de l’association «bene.swiss.ch»,1 Jacques Baud s’est exprimé en faveur d’un retour à une neutralité active et utiles aux autres.
* * *
(Capture d'écran)
«Aujourd’hui la neutralité est un vrai sujet pour notre pays – non seulement parce qu’elle fera l’objet d’une prochaine votation, mais aussi parce que la neutralité est mise en danger par diverses décisions politiques liées à différents conflits, comme la guerre en Ukraine, mais aussi d’autres conflits. Plus que jamais, la neutralité serait en réalité nécessaire.
Mais pour comprendre pourquoi elle est nécessaire, il faut aussi comprendre ce qu’est réellement la neutralité.
Beaucoup de gens – y compris parmi vous – ont des tas d’idées très généreuses sur la neutralité. J’ai parfois l’impression qu’en Suisse, on regarde beaucoup trop la neutralité comme quelque chose de passif, quelque chose qui nous appartient et qui nous permet d’être à l’écart des conflits – et voilà, c’est terminé. Elle fait partie de notre identité.
Je pense toutefois que nous devons aller plus loin. Je suis contre une neutralité à géométrie variable. La neutralité doit rester la neutralité. Elle n’est crédible que lors qu’elle est invariable. C’est le premier point.
Le deuxième point est le suivant: la neutralité n’est pas quelque chose qui doit nous-mêmes nous satisfaire. La neutralité doit servir aux autres – c’est ce qui est essentiel. Lorsque en 1815 les grandes puissances, comme on les appelait à l’époque, les grandes puissances européennes nous ont accordé la neutralité, ils l’ont assortie d’un devoir: celui de préserver notre territoire contre toute utilisation par des forces étrangères. C’est ainsi qu’est né le concept de neutralité armée. Il ne s’agit donc pas d’une simple neutralité politique – on nous a pour ainsi dire contraint de garder notre territoire pour nous et d’empêcher qu’il soit utilisé par d’autres.
A l’époque et jusqu’au milieu du XXe siècle environ, le territoire suisse était d’importance stratégique, notamment en raison des passages des Alpes. Aujourd’hui, notre territoire en tant que tel a largement perdu cette importance stratégique. Mais l’idée qui est derrière leurs esprits, à savoir que la neutralité qu’on nous a imposé en 1815 devait servir ces grandes puissances, c’était utile à ces grandes puissances, que notre territoire ne puisse pas être utilisé. Notre neutralité en tant que neutralité – on ne parle pas de ‹bons services› ou ‹bons offices› etc.– simplement, la neutralité de notre territoire était utile à nos voisins.
Aujourd’hui, il nous faut transposer cela en quelque chose qui est sans doute plus politique, qui fait que notre neutralité doit être utile à nos voisins. Alors on ne parle plus de neutralité territoriale, même si notre territoire doit rester souverain, indépendant et neutre bien sûr, mais notre neutralité doit probablement se manifester dans des champs différents.
On s’aperçoit – avec les différents conflits de ces dernières années – en Ukraine, en Palestine ou en Iran –, ce qui manque à tous ces gens qui font des guerres, c’est une porte de sortie, c’est un terrain neutre sur lequel ils puissent parler. Or, aujourd’hui, ce terrain n’existe nulle part. Alors, de temps en temps on va dans les Emirats arabes unis ou en Turquie, mais il n’y a plus cette plateforme qu’il y avait pendant la guerre froide – où on savait qu’en Suisse on pouvait parler librement de ces sujets – de tous les sujets et qu’on pouvait essayer de trouver un accord.
Puis je vous rappelle, simplement comme indication, que le 25 février 2022, soit un jour après le début de l’offensive russe en Ukraine, Zelensky a appelé la Suisse pour organiser une conférence de paix. Il a appelé la Suisse. Finalement cela ne s’est pas fait, il y a eu un processus de négociations à Gomel, puis un autre à Istanbul.
Mais dans les tentatives subséquentes de Zelensky pour faire la paix, notamment le deuxième cycle qui a eu lieu à Istanbul, Zelensky ne s’est plus adressé à la Suisse, il a demandé à la Turquie – car la Suisse avait perdu la crédibilité vis-à-vis de l’un des protagonistes. Or, qu’on aime ou qu’on aime pas les protagonistes, qu’on soit d’accord ou pas avec ce qu’ils font, la neutralité elle doit offrir ce terrain, à la fois pour nos voisins, à la fois pour les protagonistes des conflits, voilà ce qu’il ne faut pas perdre de vue.
La neutralité ce n'est pas un artifice, ce n’est pas comme les géraniums aux fenêtres. C’est quelque chose qui doit être utile aux autres. La neutralité en tant que telle doit être utile à l’humanité et c’est la raison pour laquelle nous devons nous battre pour la conserver.»
| * Jacques Baud, ancien colonel de l’état-major général de l’armée suisse, est spécialiste du renseignement, du terrorisme et de l’analyse stratégique. Il a fait des études en sciences politiques et en économétrie à l’Université de Genève. Formé également auprès des services de renseignement américain et britannique, il a servi la Confédération comme analyste stratégique avant de travailler pour l’ONU et l’OTAN. Il est auteur de nombreux ouvrages spécialisés. Depuis le 15 décembre 2025, il est bloqué à Bruxelles, où il réside, n’a plus le droit de quitter la Belgique et tous ses comptes sont gelés. Le Conseil de l’UE l’a inscrit sur une liste de sanctions, sans accusation et sans droit d’être entendu. (Cf. www.free-baud.org) |
Source: https://bene.swiss/neutralitaet-als-dienst-nicht-nur-als-schutz/, 27 avril 2026
(Transcription du texte original parlé, légèrement rédigé par la rédaction du «Point de vue Suisse»)
1 «bene.swiss.ch», ou «Mouvement pour la neutralité», a été fondé en Suisse alémanique le 9 mars 2025 par des personnes engagées. «bene.swiss.ch» est une association de soutien aux groupes locaux et aux militants qui souhaitent s’engager en faveur de la neutralité suisse en tant que fondement pour la paix, la démocratie directe et une Suisse des bons offices.
L'association encourage la formation de groupes locaux autonomes et les soutient dans leurs activités. L'adhésion n'est pas nécessaire pour former des groupes locaux et n'est pas non plus une condition préalable à l'obtention d'un soutien.