Croissance économique ou prospérité?
par Alex Krainer,* Monaco
(29 mai 2026) (CH-S) D'ordinaire, Alex Krainer analyse avec perspicacité les événements géopolitiques actuels sous différents angles ou examine les événements locaux à la lumière des enjeux mondiaux. Dans l'article suivant, il pose une question simple: quels objectifs économiques souhaitons-nous poursuivre, étant donné que la «croissance économique» ne garantit pas nécessairement la prospérité?
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(Photo mad)
Toutes les formes de croissance économique ne sont pas souhaitables. En fin de compte, tout est une question de choix: quel avenir voulons-nous construire? Nous n’avons pas le droit de négliger ces choix, car notre avenir en dépend.
Le terme «économie» est brandi quotidiennement dans les médias, personnifié dans des affirmations telles que «l’économie ralentit», «l’économie stagne» ou «l’économie est en plein essor». L’hypothèse tacite est que nous savons tous exactement ce qu’est «l’économie». Mais ce à quoi la plupart d’entre nous faisons référence lorsque nous parlons d’économie, ce sont les statistiques relatives à certaines activités économiques.
Les statistiques ne disent toutefois rien sur la nature de ces activités, comme si cela n’avait aucune importance. Nous pouvons placer notre confiance dans la «main invisible» et partir du principe que l’activité économique reflète les désirs et les besoins d’une société. Mais cette confiance est largement déplacée.
L’économie à roue de hamster
Imaginez que vous viviez dans une commune où un pont ancien, mais fonctionnel et bien entretenu, relie les deux rives d’une rivière et permet aux personnes et aux marchandises de circuler d’un côté à l’autre. Ce pont constituerait un bien d’investissement – un véritable élément du patrimoine communal. Son existence n’aurait qu’un impact marginal sur le «PIB» de la commune, car son entretien entraînerait certains coûts. Indépendamment de cela, il devrait être évident que ce pont serait un élément de capital social extrêmement utile.
Supposons maintenant qu’un expert, tout juste sorti d’Harvard ou d’Oxford, ait l’idée que, pour relancer l’économie (le PIB) de la commune, il faudrait faire sauter le pont et en construire un nouveau. La commune pourrait contracter des emprunts, engager des équipes de démolition pour détruire l’ancien pont, faire appel à des architectes et des entrepreneurs et construire le nouveau pont. De nombreuses personnes seraient rémunérées grâce aux nouveaux emprunts de la commune, et toutes ces dépenses stimuleraient l’économie, l’emploi et le PIB.
Mais le remplacement de l’ancien pont par le nouveau ne modifierait en rien la prospérité de la communauté. Avec le temps, celle-ci diminuerait même, car la communauté devrait désormais rembourser les dettes contractées pour remplacer l’ancien pont par le nouveau. La conséquence de cette dynamique est que la «croissance économique» ne crée pas nécessairement de la prospérité ni n’améliore le niveau de vie d’une communauté. Selon le type d’activité économique, elle pourrait même avoir l’effet inverse.
La conclusion évidente est que la politique économique ne devrait pas se résumer à une quête irréfléchie de croissance. Au contraire, la politique devrait être orientée vers les objectifs sociaux visés. Cela soulève la question suivante: quels objectifs devrions-nous viser? Que souhaitons-nous accomplir par notre travail? Que devrions-nous créer? Quelles améliorations souhaitons-nous apporter à notre vie? Ignorer toutes ces questions et rechercher aveuglément la croissance reviendrait à courir dans une roue de hamster, à dépenser de l’énergie sans aller nulle part.
Ce qui n’est pas durable ne peut pas durer éternellement
La poursuite aveugle de la croissance économique pourrait être dangereuse. Elle est en outre totalement insoutenable. Considérez ceci: si votre fortune se composait d’une seule once d’or et que votre objectif politique consistait à multiplier ce «stock» de 5% par an, votre stock dépasserait en 1000 ans la masse de la planète entière. A un moment donné, les lois de la nature vous obligeraient à revoir vos objectifs.
Aujourd’hui, nous semblons tellement obsédés par la poursuite de la croissance économique que tous les autres objectifs politiques y sont subordonnés ou considérés comme sans importance. Cela s’explique par le fait que nos décideurs politiques ont pratiquement renoncé à leurs responsabilités, laissant la politique économique aux mains des banquiers centraux qui, quant à eux, ne perçoivent la société qu’à travers le prisme de leur système monétaire. L’économie doit croître (en valeur nominale), sinon l’ensemble du système implose. Par conséquent, toute croissance est souhaitable, même si elle est néfaste pour la société.
Si des guerres incessantes font augmenter le PIB, alors la guerre est une bonne chose. Si la promotion des vaccins et des rappels sans fin fait également augmenter le PIB, alors les vaccins sont formidables. Si la guérison des maladies fait baisser le PIB parce que les gens dépensent moins en médicaments et en traitements, alors il est évident que nous ne devons pas guérir les maladies.
Aujourd’hui, le secteur de la santé représente près de 20% du PIB américain. Si tout le monde retrouvait soudainement une santé parfaite, le PIB s’effondrerait au niveau d’une dépression.
Les décisions de qui?
Faire sauter un pont pour le reconstruire est une décision absurde, mais cela s’apparente en fait à détruire la santé des gens pour les guérir (sauf qu’on ne peut en réalité pas guérir les gens, car cela ferait s’effondrer «l’économie»). Malgré ces absurdités, nous avons en quelque sorte accepté cet état de fait, et rares sont ceux qui le remettent en question. Mais même si nous ignorons ces absurdités, le système n’est vraiment pas durable, ce qui signifie qu’une crise surviendra inévitablement tôt ou tard.
A ce stade, nous devrons remplacer le système par un autre, qui, espérons-le, devrait être un modèle économique favorable à la vie. Il n’y a aucune raison pour que notre objectif ne soit pas de concevoir un système propice à la vie, qui enrichisse celle des gens et lui donne un sens. Sinon, nous acceptons tacitement le servage ou pire encore: devenir des «animaux exploitables», comme l’ont prévu pour nous nos maître de Davos. Si nous acceptons cela, alors nous le méritons. Mais personne n’a le droit de l’accepter au nom des générations futures.
| * Alex Krainer est le créateur de «I-System Trend Following» et l’éditeur de la lettre d’information quotidienne «Trend Compass». Il est gestionnaire de portefeuille chez Altana Wealth S.A.M. à Monaco, et l'auteur de nombreux ouvrages sur les marchés financiers et des matières premières. |
Source: https://alexkrainer.substack.com/p/economic-growth-or-prosperity, 21 mai 2026
(Traduction «Point de vue Suisse»)